Méditation sur mes morts en cette Toussaint - 01/11/2017

  • Description

FRANKLIN NYAMSI WA KAMERUN·MERCREDI 1 NOVEMBRE 2017.

Nous vivons tous au contact des morts. De près ou de loin, la mort tutoie et côtoie notre quotidien. Mais parmi tous les morts, chacun de nous a ses morts. Ceux dont la mort fait partie de sa vie.
Mes morts à moi ne sont jamais morts. Logés dans ma mémoire, fichés dans mon cœur, ils respirent avec moi, chaque instant de ma vie.
Je me souviens à peu près parfaitement, dans l’ordre de ma naissance, de tous ceux dont la mort m’a étreint, de tous ceux dont la mort m’a transformé. De tous ceux dont la mort m’a appris quelque chose de la vie.
On m’a raconté, dans ma famille, que je viens de Bandem-Yabassi et de Logkat-Bassa. On m’a raconté que mes ancêtres étaient tous des cultivateurs, pêcheurs, puis prédicateurs et enseignants. Je les porte dans mon corps, comme traces génétiques. Je les porte dans mon corps, les sucs des champs ancestraux, et les fêtes agraires qui rythmèrent leurs vies. Je les entends encore, quand je vois la terre germer, les ahans de mes géniteurs labourant la terre, les semis et les récoltes, les séchages et les jachères.
 
On m’a raconté que je suis né après deux morts célèbres de ma famille. Mon frère ainé Daniel Bassong Nyamsi, un beau brun sublime, qui mourut plus jeune que moi, à 6 mois. Et mon grand-père paternel Raphaël, moniteur catholique et héritier de son aîné Wilhem, le maître de germanistique. Tous premiers lettrés de ma lignée paternelle. Mon grand-père prédit à ma mère ma naissance. Puis il mourut quelque temps après ma venue au monde, récitant en latin ses ave maria et ses pater noster qu’il connaissait par cœur. J’aime la mort fervente et pieuse de mon grand-père.

J’avais un peu plus de 5 ans, quand je vis mourir une mère voisine, des suites de mauvaises couches: Mama Julienne Pami, la femme de monsieur Lazare. Si gentille, si bonne envers nous, cette femme, cette mère fut la première mort vécue avec émoi. Il se passa plus de trois ans sans que sa belle et corpulente stature de femme bami de chez nous n’arrête de me hanter de compassion.
Puis, au CE2, à Kondi Bassa du Cameroun, ce fut le tour de Jacques Kinyock, mon camarade bien-aimé, de mourir d’une stupide noyade. Je le revis tant et tant de fois en rêve après sa mort, que j’en ai gardé la conviction qu’il a dû quitter très tard après sa mort physique, notre monde.

En 1984, j’étais allé à Bafoussam, dans l’Ouest du Cameroun, poursuivre mes études chez mon oncle Bong Paul. Dans mon dos, resta mourir ma grand-mère maternelle, Jeanne Ngo Bindop bi Mabimb, épouse Bassong. Elle m’appelait, jusqu’au début des années 2000, en bassa, “ A Nyuu-Yèm”, ce qui veut dire “Mon corps”. Et elle m’aimait si passionément qu’alors que j’entrai à 10 ans au collège, elle me donnait encore des bains traditionnels dans la grande cour de sa maison de Kondi, au vu et au su de tous, m’enduisant du Lang des preux bassa et m’enjoignant de ne jamais avoir honte de nos traditions. Ma grand-mère s’est assise, près de 20 ans après sa mort, souvent au bord de mon lit en rêve, pour me causer des choses graves de la vie. Puis, un jour, elle s’est retirée dans un autre plan d’existence. C’est celle qui m’a le plus causé de ces pays des ombres et d’autres lumières. Je raconterai cela un jour...
En 1989, j’étais à Yabassi, chez mon feu oncle Moukory Eyango, qui se retira du monde dans la vieillesse et la maladie: dignement. Sa mort nous marqua. Mais dans la maisonnée à Bonandingong, autant vous dire que ce fut la brutale mort de ma petite cousine Dikabo Maboa Rachel qui nous ravagea. Une plaie en cours d’EPS. La gangrène. La mort. Et l’enfant qui tous les soirs pendant des années, me disait: “Demande pardon pour moi; j’aurais voulu ne pas mourir”. Ô douleur.
Au milieu des année 90, notre génération perdit le brillant Archibald, Armand Bayilag à Beedi Bassa. Un drame sans nom.

Au cœur des années 90,  j’ai perdu successivement deux frères de cœur, et une potesse exquise, des amis qui étaient devenus des plus que frères. Ce sont Etienne Kaba et Zacharie Emile Banen , mais aussi la magnifique Julienne Issilam.
Etienne mourut d’un abcès, sans crier gare. La cérémonie d’enterrement fut une déchirure terrible.  Zacharie Emile, le philosophe du pays Dibom,  mourut d’un ictère à Mbanga. Nous le pleurons encore et mon livre sur le Kamerun lui fut dédié. Et Julienne, cette beauté scandaleuse,  mourut de je ne sais quoi. 10 ans après leurs morts, je les revoyais encore et nous avions de chaleureuses conversations, jusqu’à ce qu’ils se retirent dans d’autres plans existentiels.
Que de morts dans mon Cameroun natal, depuis mon départ en 1995. Je n’ai pu les vivre que par procuration. Mais elles ne me concernent pas moins, comme celle de ma cousine maternelle Patience Pemha, de mes cousins André Augustin et Moussango Nyamsi dit Imaa. Drames toujours. Echardes en chair pour l’exilé. Deuils sans sépulture.

En Normandie, j’ai vécu comme une initiation, la mort digne de la mère d’un ami devenu un frère depuis lors. Madame Thomas, la mère de Samir Patrice El Maarouf, nous a donné une leçon de vie par sa dignité dans la mort. Je n’oublierai jamais ma conversation d’adieu à cette femme si forte, si douce et sereine face au destin! J’ai aussi vécu l’absurdité de la mort jeune, de ma brillante élève Fanny Leprince, dans un accident de la circulation  la région de Forges-les-Eaux. Je n’oublierai jamais, l’incommensurable douleur des parents d’une enfant de 17 ans fauchée par l’irresponsabilité d’une amie. J’étais en chambre funéraire à Buchy, face à la morte.

En Côte d’Ivoire, j’ai perdu cette année, l’extraordinaire Lambert Coulibaly, cheville ouvrière dans la Galaxie Soro. Et Lambert ne cesse de murmurer des choses certains soirs , dans les transes que connaît encore ma terre adoptive d’Eburnée. Tout comme, le vieux sage franco-africain, le Professeur Jean Max Mezzadri, qui lui a emboîté le pas dans un concert de roses blanches et rouges, l’autre jour au Mont-Valérien. Des personnes si somptueuses et si fécondes!
Toute fraîche dans ma mémoire, est la retraite spirituelle de mon paternel et professoral ami, Jean-Marie Bayilag Bikoué. Digne intellectuel de mon pays natal. Une figure symbolique forte de mon univers mental.

Pourquoi éprouvé-je le désir de vous parler de mes morts ce jour de Toussaint? Pour partager une conviction intérieure. Pour la simple et bonne raison que je suis enclin, en regard de ce qu’ils m’ont appris par leurs trajectoires, que la vie est une traversée, dont la mort est l’une des phases. Je sais qu’ils ne sont plus, là,  dans ce monde physique des choses sensorielles. Mais je sais aussi que ces personnes ne peuvent pas n’avoir été que de la chair. Elles vivent sur le plan métaphysique. Ces personnes sont des âmes, et en ce sens, elles ont survécu dans des plans subtils, que seuls les yeux du rêve, de l’idéal, bref, les yeux de l’esprit pourront pressentir ou voir. Et je sais que chacun de mes pas de vivant, draine le halo spirituel des morts qui m’ont transmis la vie, des morts qui m’ont animé la vie et des morts qui m’ont appris à vivre en prenant conscience, à chaque instant, que nous sommes tous les passagers de la Grande Ecole de la Vie, qui est en fait une initiation au Mystère de l’Amour Divin qui est La Vie Suprême. Car j’aime la Vie comme j’aime mes morts. Et ma vie n’est que la continuelle mise en perspective de toutes nos vies.